Dia de Muertos


image noir et blanc de femme maquillée pour la fête Dia de muertos

"C’est seulement si nous prenons conscience de la valeur de nos actes, en accomplissant consciemment la volonté du dieu qui a voulu que la vie ne subsiste que par la mort, par le meurtre, que nous pouvons en limiter les effets, jouer la part qui nous est dévolue dans l’harmonie du monde"

(Alain DANIELOU, Shiva et Dionysos Editions Fayard 1979)

 

La place de la mort dans notre société

Tout le monde, un jour ou l’autre, finit par se trouver confronté à la mort, que cela soit la sienne ou celle d’un être proche. Au-delà des sentiments profonds que provoquent la perte d’un être en particulier, la manière dont nous abordons la question de la mort de nos jours, mérite d’être interrogée.

Dans chaque culture, de nombreux rituels ont été mis en place pour permettre aux vivants d’accepter la mort, et, suivant les croyances, pour aider le défunt à accéder à un nouvel état après son passage sur terre.

Malgré la diversité des croyances autour de la mort, la façon dont elle est abordée dans notre société contemporaine, revêt des aspects particuliers.

Cette approche ne constitue pas la seule possible et il semble intéressant d’en explorer d’autres, tant la façon que nous avons de concevoir la mort influe en retour sur notre mode de vie au quotidien.

image de deux personnes se maquillant pour la fête Dia de muertos

Une amie familière

Depuis longtemps la mort et l’Homme s’interpellent, et il fut un temps où "bien mourir", représentait une préoccupation essentielle dans la vie d’un homme.

Mais la perception sociale de la mort a profondément évolué au fil du temps.

Jusqu’au 18ème siècle, la mort était fréquente et pouvait frapper avec régularité à tout âge. Elle formait part de la vie quotidienne, et était donc acceptée, sans drame excessif. En raison de sa trop grande proximité, une certaine familiarité se met en place avec la mort, pour pourvoir mieux l’apprivoiser.

Vers la fin du 18ème siècle, la mort devient un sujet d’horreur, car avec les progrès de la science et de la médecine, on se rend compte que la fréquence de survenue de la mort avant l’âge n’a rien d’inéluctable.

Le sentiment d’un refus de la disparition de l’autre émerge et se traduit par un rejet global de la mort, qui commence à perdre ainsi sa familiarité.

Au 19e siècle, le Romantisme met en scène le deuil et la sensibilité de façon démonstrative accentuant le refus de la mort. Les lieux funéraires suscitent en parallèle des sentiments ambivalents, suivant le rapport à la mort qui prédomine dans la société. Quand la mort devint sujet d’effroi, les cimetières furent perçus comme des lieux d’horreur et de maléfices, et parfois littéralement déplacés hors des villes.

Avec la mise en avant des sentiments intimes à l’époque Romantique, les cimetières, les tombeaux et monuments funéraires sont objet de vénération.

L’émergence d’un tabou monochrome

Depuis la fin du 19ème siècle, la mort tend à disparaître des conversations du quotidien. La mort devient tabou, on n’en parle pas. Le sujet est éludé et l’évocation de la disparition d’un proche s’opère de façon détournée.

Ainsi, le thème du départ fournit de précieuses périphrases dès qu’il s’agit de désigner la mort. On usera de termes comme "partir en voyage", pour s’adresser aux enfants, ou simplement "nous quitter" pour s’adresser aux adultes sur un mode tout aussi infantile.

La mort est traitée comme une abstraction, une absence désincarnée, et comme telle, ne peut être associée qu’à une disparition délibérée des couleurs.

Cet effacement se traduit par l’adoption du noir absolu de la mise en scène du deuil, ou du blanc aseptisé de l’univers médicalisé.

L’avènement d’une médecine moderne, perçue comme toute puissante et capable de repousser sans cesse les limites de la longévité, contribue à escamoter la mort. Par un étonnant tour de passe-passe, la mort ne fait plus partie de la vie. De fait, l’objectif de la médecine de haute technologie est de combattre la maladie, et non de faire place à la mort, ce qui équivaudrait à un constat d’échec.

La mort s’efface de notre conscience, se trouve remplacée par la maladie, souvent chronique et de longue durée.

La mort cachée et contrôlée

De nos jours, on ne meurt plus chez soi ou en public, mais à l’hôpital et souvent seul. Or, depuis deux décennies d’évolution constante de développement des soins palliatifs, une nouvelle conception de la mort se fait jour, caractérisée par la recherche d’une fin de vie sereine, avec le moins de douleur et de symptômes dégradants possibles.

Cette orientation répond à une quête plus globale d’un confort individuel, aussi bien matériel que spirituel, au sein de la société. Dans cette nouvelle conception de la fin de vie, les services et interactions sociales liés à la disparition d’un individu demeurent encore aujourd’hui d’une grande discrétion, même si cet individu peut revendiquer une participation aux décisions d’arrêt ou de limitation des traitements et devenir ainsi l’acteur de sa propre mort.

Alors que la mort dans toutes ses étapes se doit d’être contrôlée par le mourant, elle doit tout autant demeurer cachée aux yeux des autres. Cette approche de la mort tacite, absolue, générale, est avant tout culturelle. En effet, bien des manières d’appréhender la mort sont possibles, comme :

  • une approche purement matérialiste, qui conçoit la mort comme l’étape ultime avant l’annihilation totale du corps et de l’esprit (avec pour seule perspective le néant)
  • une approche spirituelle qui la conçoit comme un passage vers un autre monde (différent du réel actuel)
  • une approche de la mort qui met en oeuvre des mécanismes de réincarnation pour un prochain retour sur Terre (sous une forme dépendant de nos actions passées)

Par exemple, aux antipodes de la conception partagée que nous avons de la mort dans notre société, un rituel ancestral particulier d’Amérique centrale, nous invite à reconsidérer les liaisons habituellement admises entre mort, tristesse et douleur.

image de foule autour d'autels pour la fête Dia de muertos

Dia de Muertos, une Fête des morts joyeuse

La Fête des Morts (Día de Muertos) en Amérique centrale, est une tradition d’hommage aux défunts permettant de se retrouver en famille dans une ambiance de célébration chaleureuse et festive.

Ainsi, lors du Día de Muertos, les habitants vont dans les cimetières, mangent sur les tombes, dansent, chantent. Des bougies illuminent les habitations et des autels sont confectionnés pour recevoir des offrandes de bonbons, de tequila, ou de têtes de mort en sucre.

De nos jours, cette fête des morts est constituée d’éléments de plusieurs traditions. Lors de la période Aztèque, les familles des défunts se rendaient plusieurs fois par an sur les tombes des morts pour danser, chanter et laisser des offrandes (monnaie, cacao, oiseaux, fruits, graines et nourriture) afin de pourvoir aux besoins du mort dans l’au-delà.

Les Aztèques pratiquaient une fête majeure pour les enfants (Miccaihuitontli), et une autre pour les adultes (Hueymiccalhuitl), espacées d’une vingtaine de jours. Peu après la colonisation espagnole, les fêtes du rituel Aztèque n’étaient plus célébrées en août mais à la Toussaint afin de coïncider avec la période catholique de célébration de tous les saints, entre le 31 octobre et le 2 novembre. Pour perpétuer les rituels indigènes en donnant l’impression de respecter les traditions chrétiennes, les offrandes étaient dédiées le premier jour aux enfants morts et le lendemain aux adultes.

De leur côté, les conquérants espagnols, venaient dans les cimetières au moment de la Toussaint pour déposer du pain, du vin et des fleurs sur des autels illuminés de cierges. Selon eux, les âmes des disparus, flottant dans les airs et parcourant la Terre, risquaient de s’abattre sur eux pour les emporter avec elles, et il convenait ainsi de les apaiser avec des offrandes.

Aujourd’hui, un aspect de culture anglo-saxonne vient s’ajouter à cette célébration, puisque l’arrivée des âmes des enfants le 31 octobre, coïncide avec la fête d’Halloween.

On peut ainsi rencontrer dans les rues des enfants déambulant pour obtenir des friandises ou glaner des pièces de monnaie, au cri de "Calaveras !" , déguisés en personnages reprenant des figures occidentales liées à la mort (Dracula, momies et autres morts vivants tenant une citrouille).

Le rituel Aztèque n’a donc pas été éradiqué par les Espagnols à travers l’emprise du catholicisme. Il perdure, intégré dans un rituel plus global de célébration des morts, dont la forme actuelle est le fruit syncrétique de traditions diverses.

Durant ces festivités, les pratiquants, qui sont désormais presque tous catholiques, débutent donc leur journée en priant les défunts, et la terminent en buvant à leur santé. Bien loin d’être traitée comme une abstraction ou une absence désincarnée, ici, la mort est abordée comme un personnage. Comme au moyen-age européen, la mort redevient une figure de proximité que l’on est en droit (et en devoir) de traiter avec familiarité et dérision…Le pratiquant ne craint plus la mort, il se moque d’elle, joue avec, et parfois même cohabite avec elle.

Cette attitude, qui pourrait sembler choquante ou provocante, est en réalité une autre manière de faire face ce qui nous fascine et nous terrifie. Cette autre façon d’aborder la vie, qui intègre au quotidien, avec naturel et lucidité, la totalité de ses aspects, à commencer par sa finitude inéluctable, serait-il le moyen de ne plus avoir peur de la mort ?

À rebours de l'escamotage et du tabou institué dans notre société, une attitude qui nous permet de regarder la mort en face redonne la possibilité de faire évoluer notre sentiment profond à son égard. Libre à chacun du choix de ce qu’elle représente : une fatalité cruelle, une inéluctable nécessité, un fonctionnement normal, un seuil, un passage, un espace transitoire...

image d'un crâne multicolore richement décoré

La figure du crâne

Pendant le rituel de la fête des morts en Amérique centrale, sur les autels situés dans les chambres des défunts sont faites des offrandes de nourriture, telles des fruits, du "pain des morts", des bonbons,...et des petits crânes en sucre ou en chocolat. Ces têtes de morts comestibles portent sur le front les prénoms des défunts et peuvent se déguster, même dans cette fonction de représentation symbolique du disparu.

Cette vraisemblable survivance de rites Aztèques, est un écho lointain aux coutumes, qui dans bien d’autres civilisations à travers l’Histoire, conservaient comme trophées les crânes des vaincus et les honoraient en certaines occasions rituelles.

Ainsi, boire dans le crâne des vaincus, ingérer l’autre pour s’approprier sa force, son courage, pour conserver son souvenir en nous, sont autant de rites très anciens qui associent étroitement la figure du crâne humain, tout à la fois à la mort et au renouvellement de la vie.

En ce sens, la mort corporelle devient prélude à la renaissance à un niveau de vie supérieur. Le crâne est autant le symbole de la mort physique, que la représentation du cycle initiatique par lequel on s’élève à un niveau de conscience supérieur. Il est ainsi dit que le crâne est à l’image du creuset dans lequel s’anéantit le vieil homme, et duquel ressurgit l’homme nouveau et transformé.

La conscience, qui bien au-delà de l’individu, peut se comprendre comme une expansion immatérielle sans limites, forme un couple opposé avec la figure du crâne, qui représente le noyau corporel "en dur" de l’individu. Le crâne, et par extension le squelette dont il est le signal, est ce qui reste de nous attaché à la dimension matérielle de notre passage sur Terre.

Ainsi la figure du crâne dans la symbolique du Tantrisme Shivaïte (telle qu’elle apparaît par exemple dans le collier de crânes que porte Shiva autour du cou), devient une représentation à la fois du non-rejet, comme du non-attachement à la gravité du monde terrestre.

La présence de guirlandes de crânes autour du cou d'une divinité peut également être comprise comme un décompte macabre de victoires sur les "mauvaises" énergies et les pensées négatives qui, comme autant de hordes de démons internes, empêchent la progression individuelle.

La matérialité de l’os et du crâne, comme rappel de l'impermanence de l'existence et comme évocation du rôle de la mort dans la continuité de la vie, est au cœur de la tradition artistique des vanités. Car montrer sous la forme d’un crâne, la mort comme un horizon indépassable, permet de prendre conscience en retour de la valeur incommensurable du plus infime instant de vie. Dans ce contexte particulier, l’image du crâne humain peut donc être perçue paradoxalement comme un hymne à la vie, une fête toujours renouvelée !

La vie qui se nourrit de la vie, une approche Tantrique de la mort

 

image de nature morte avec un crâne et une citation  d'Alain DANIELOU sur Shiva

La vie qui se nourrit de la vie est un des fondements conceptuels du Tantrisme Shivaïte. De façon très concrète, l’être humain, même adepte d’un régime végétarien strict, se nourrit de la vie végétale pour subsister.

Pour se maintenir, un être vivant a besoin du sacrifice d’autres êtres vivants, de façon continue. A toutes les échelles des systèmes vivants, la mort des individus devient une ressource pour d’autres individus et constitue le substrat sur lequel se redéploie la vie. Du plus petit organisme unicellulaire, ou de la plus petite amibe, aux plus grands prédateurs de fin de chaîne alimentaire, tout n’est que mort et absorption puis redéploiement et jaillissement organique.

 

image de foule dans les rues de Mexico pour la fête Dia de muertos

"Je suis la nourriture, nourriture, nourriture, et je suis le mangeur, mangeur, mangeur...De la nourriture naissent les êtres vivants.

Ceux qui se trouvent sur la terre vivent seulement de nourriture et redeviennent nourriture à la fin."

(Taittiriya Upanishad,III, 2 et 10,6)

 

Malgré la disparition de l’individu, la vie, et la conscience du vivant, d’une façon ou d’une autre se perpétue. Dans le Tantrisme Shivaïte, la conscience se situe partout ou se situe le vivant, parmi tous les êtres animés du règne animal et végétal, voire même parmi les êtres qui semblent inanimés, dans le règne minéral et parmi certaines sortes d’énergies qui constituent également des états de conscience, différents de nous (conception rejoignant en cela les courants de pensée animistes).

Dans la mesure où la conscience n’est pas réductible aux limites physiques d’un individu, cette approche laisse entendre que la mort en tant qu’annihilation totale de l’être n’existe pas, et que dans un sens, la vie est un jaillissement cyclique, mais perpétuel.

Par ailleurs, ceci apporte un éclairage instructif sur l’apparente contradiction des rôles ambivalents de Shiva, comme figure symbolique à la fois de la naissance et de la destruction des mondes.

Finalement, la mort peut aisément se concevoir comme un état transitoire, un passage, un seuil, sans qu’il ne soit nécessaire de présumer de ce qu’il existe réellement après la mort.

En l’état actuel des connaissances (et jusqu’au moment de s’y retrouver soi-même confronté), penser qu’il n’y a plus rien après la mort (qui constitue donc une fin en soi), ou à l’inverse, penser qu’il existe un au-delà de la mort (paradis, enfer, ou mille états intermédiaires), ne relève dans tous les cas que d’une question de foi personnelle, de croyance profonde.

En laissant cette question précise au libre arbitre de chaque conscience individuelle, le Tantrisme Shivaïte place le propos à une échelle supérieure à celle du simple individu.

Assimiler de façon simple et naturelle la question de la mort et intégrer sereinement la dimension du temps qui passe, permet à la conscience d’un être de se situer d’emblée sur le plan de la transmission à l’échelle de la lignée d’individus, ou de l’espèce entière.

Avoir en tête l’horizon de la mort offre la possibilité de penser et de vivre chaque jour monde en s’évadant des limites de l’être individuel, et de toucher constamment à l’absolu, au cœur même du quotidien le plus pragmatique...

AAF

 

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